23 Mars 2026
Après trois années de quasi-désert boursier à Paris, les signaux de reprise des introductions en Bourse en 2026 se multiplient. KNDS, le champion franco-allemand de la défense terrestre, prépare une double cotation à Paris et Francfort avec une valorisation cible de 20 milliards d’euros. Le promoteur alpin Rising Stone a annoncé son projet d’entrée sur Euronext Growth. En Europe, le groupe de défense tchèque Czechoslovak Group a ouvert le bal en janvier avec une levée de 3,8 milliards d’euros. On serait tenté de saluer ce frémissement comme le signe d’un marché qui se remet en marche. Ce serait passer à côté de l’essentiel.
Car derrière cette reprise apparente se joue une tout autre histoire : celle d’un secteur du private equity en crise de liquidité qui cherche désespérément des portes de sortie. Et la Bourse, loin d’être le réceptacle naturel de belles entreprises prêtes à s’ouvrir au public, risque de devenir la soupape de décompression d’un système financier sous pression.
Paris, trois ans de glaciation
Pour mesurer l’ampleur du phénomène, il faut revenir sur les chiffres. En 2024, seules quatre introductions en Bourse (hors scissions) ont été réalisées sur les marchés d’Euronext à Paris, pendant que 36 entreprises quittaient la cote — un solde net catastrophique. L’année 2025 a fait pire encore : deux entrées seulement sur Euronext Growth, zéro sur le marché réglementé. C’est le pire millésime depuis 2003, année où la place parisienne n’avait enregistré strictement aucune introduction.
Les rares sociétés qui ont osé franchir le pas récemment — Semco Technologies (composants pour semi-conducteurs), Kaleon (tourisme au Lac Majeur), Odyssée Technologies (pièces de précision) — partagent un profil intéressant : elles sont rentables, matures, et n’ont rien à voir avec les startups non profitables qui dominaient les cotations de l’ère pré-Covid. Semco Technologies a d’ailleurs vu son cours multiplié par 1,87 depuis son entrée en Bourse. Mais leur nombre reste anecdotique, et il ne suffit pas à inverser l’hémorragie d’une cote parisienne qui se vide un peu plus chaque année.
Dans le même temps, le contraste avec les États-Unis est saisissant. Le nombre d’IPO américaines a progressé de 27 % entre 2024 et 2025, atteignant 223 opérations, quand l’Europe dans son ensemble n’en comptait que 109, en baisse de 19 %. L’IPO de Medline, à 7,2 milliards de dollars, a été la plus importante de l’année 2025 au niveau mondial. Paris, dans ce paysage, fait figure de marché périphérique.
Le private equity au pied du mur
Pour comprendre pourquoi les IPO reviennent maintenant, il faut regarder du côté du capital-investissement. Le secteur traverse sa plus grave crise de liquidité depuis 2008, et le mot n’est pas trop fort.
Les fonds de buyout détiennent aujourd’hui environ 30 000 entreprises dans le monde, pour une valeur estimée à 3 600 milliards de dollars. La moitié de ces actifs sont en portefeuille depuis plus de cinq ans.
Or, l’ensemble des opérations de rachat réalisées dans le monde en 2024 n’a représenté que 600 milliards de dollars. Autrement dit, même à un rythme soutenu, il faudrait plusieurs années d’activité intense — sans aucun nouvel investissement — pour résorber ce stock.
Les distributions versées aux investisseurs (les « limited partners », ou LPs) ne représentaient plus que 11 % de la valeur nette d’actif en 2024, un niveau comparable à celui de la crise de 2008-2009.
La différence, c’est que cette fois, la situation dure : le secteur enchaîne potentiellement quatre années consécutives d’illiquidité historique, du jamais-vu dans l’histoire moderne du private equity.
En France, le tableau est encore plus sombre. En 2025, un peu plus de 420 acquisitions ont été annoncées par des fonds pour un montant total de 23,3 milliards de dollars — un point bas depuis la crise sanitaire, en recul de plus de 20 % sur un an.
Le problème central est la formation des prix : les vendeurs continuent de se référer aux valorisations de la période 2019-2022, tandis que les acheteurs intègrent des taux durablement plus élevés et un coût du capital accru. L’écart entre les deux est devenu un fossé.
L’IPO comme soupape, pas comme consécration
C’est dans ce contexte qu’il faut lire le « retour » des introductions en Bourse. PwC l’écrit noir sur blanc dans ses perspectives 2026 pour le private equity : les transactions secondaires et les véhicules de continuation resteront la voie de sortie dominante, mais les marchés publics commencent à montrer des signes de réouverture. L’IPO de Medline a envoyé un signal positif. Le mot-clé ici, c’est « sortie ».
La logique est limpide. Quand un fonds ne parvient ni à revendre une participation à un autre fonds (le marché secondaire est saturé), ni à trouver un acquéreur industriel prêt à payer le prix demandé, il reste la Bourse.
L’introduction en Bourse devient alors non pas le couronnement d’une trajectoire de croissance, mais un mécanisme de dernier recours pour monétiser des actifs et restituer du capital aux investisseurs qui attendent depuis des années.
Et les chiffres le confirment : l’activité de sorties a certes rebondi en 2025, avec 905 milliards de dollars de transactions au niveau mondial. Mais 78 % de ce montant s’est concentré sur des méga-sorties, laissant le stock d’actifs de taille intermédiaire quasiment intact.
La liquidité ne ruisselle que vers le haut. Tant qu’elle ne s’élargit pas au-delà du segment le plus haut de gamme, la normalisation des distributions restera structurellement incomplète.
KNDS : l’arbre qui cache la forêt
L’IPO de KNDS, prévue pour juin ou juillet 2026, illustre parfaitement cette ambiguïté. Sur le papier, tout est réuni pour un succès : un carnet de commandes record de 23,5 milliards d’euros, un chiffre d’affaires en croissance (3,8 milliards d’euros en 2024), un contexte de réarmement européen sans précédent, des budgets de défense en hausse partout sur le continent.
Bank of America, Deutsche Bank, Goldman Sachs et Société Générale ont été mandatées pour piloter l’opération. La valorisation cible de 20 milliards d’euros en ferait l’une des plus importantes IPO de l’année en Europe.
Mais KNDS n’est pas une entreprise comme les autres. C’est un groupe contrôlé à 50 % par l’État français et à 50 % par la famille allemande Bode-Wegmann, dont l’introduction en Bourse répond autant à des impératifs de gouvernance et de restructuration capitalistique qu’à une logique de marché. L’entrée potentielle de l’État allemand au capital via la KfW ajoute une dimension politique qui n’a rien à voir avec la dynamique habituelle d’un marché des IPO en bonne santé.
Et au-delà de KNDS ? Le pipeline parisien reste famélique. Rising Stone sur Euronext Growth, une cotation secondaire de Younited déjà listée à Amsterdam — c’est à peu près tout.
L’IPO de Ledger, le fabricant français de portefeuilles crypto, se prépare… mais aux États-Unis, pas à Paris. Symptôme d’un problème plus profond : même quand les entreprises françaises sont prêtes à entrer en Bourse, elles préfèrent souvent le faire outre-Atlantique.
Le cercle vicieux de l’illiquidité
Le mécanisme à l’œuvre est celui d’un cercle vicieux que les économistes du private equity décrivent depuis deux ans. Sans sorties, les fonds ne distribuent pas de cash à leurs investisseurs. Sans distributions, les LPs hésitent à s’engager dans de nouveaux fonds. Sans nouveaux fonds, les gérants repoussent encore les sorties, espérant des conditions meilleures.
Les levées de fonds buyout ont chuté de 41 % au premier trimestre 2025, tombant à 34,9 milliards de dollars — leur plus bas niveau depuis fin 2015. Au même trimestre, aucun fonds de plus de cinq milliards de dollars n’a été clôturé, du jamais-vu depuis des années. La collecte mondiale du private equity a reculé de 3,8 % en 2025, à un peu moins de 700 milliards de dollars, son niveau le plus faible depuis plus de cinq ans.
Face à cette impasse, les fonds multiplient les solutions de fortune. Les fonds de continuation — ces véhicules qui permettent à un gérant de transférer un actif d’un fonds ancien vers un fonds nouveau, en offrant aux investisseurs le choix entre encaisser ou rester — représentent désormais une sortie sur six. Mais ces mécanismes, conçus pour prolonger la vie d’actifs performants, risquent de devenir des instruments de dissimulation quand ils servent à « stocker » des entreprises difficiles à vendre.
Et c’est là que la Bourse entre en jeu : elle offre une alternative visible, liquide, et surtout indiscutable en termes de valorisation. Quand vous couvrez une entreprise en Bourse, le marché fixe le prix chaque jour. Plus de négociation au cas par cas, plus d’écart vendeur-acheteur qui bloque la transaction pendant des mois. C’est précisément cette transparence qui attire un secteur du private equity habitué à l’opacité.
Ce que le retour des introductions en bourse en 2026 signifie pour l’investisseur
Pour qui envisage de participer aux prochaines introductions en Bourse à Paris, cette grille de lecture change tout. Elle implique de poser, pour chaque IPO, une question simple mais décisive : cette entreprise entre-t-elle en Bourse parce qu’elle en a besoin pour financer sa croissance, ou parce que ses actionnaires en ont besoin pour récupérer leur mise ?
Dans le premier cas, l’IPO crée de la valeur : les capitaux levés financent des investissements, l’entreprise gagne en visibilité et en crédibilité, et les nouveaux actionnaires participent à un projet de développement. Dans le second, l’IPO transfère un risque : les actionnaires historiques sortent, le public entre, et la question de la création de valeur future repose entièrement sur les épaules des nouveaux investisseurs.
L’écart de valorisation entre sociétés cotées et non cotées — qui avait longtemps freiné les introductions en Bourse, les multiples du non-coté étant supérieurs à ceux du coté — se réduit depuis le second semestre 2025. C’est a priori un signal positif : la Bourse redevient compétitive. Mais on peut aussi y lire l’aveu que les valorisations du private equity étaient simplement trop élevées et qu’elles se corrigent, contraintes et forcées, vers des niveaux plus réalistes.
Conclusion : un marché des introductions en Bourse en 2026 sous perfusion n’est pas un marché en forme
La reprise des introductions en Bourse à Paris en 2026 ne doit pas être lue comme le signe d’un marché financier en pleine santé. C’est plutôt le symptôme d’un écosystème du non-coté sous tension, qui mobilise tous les canaux disponibles — marché secondaire, fonds de continuation, et désormais les marchés publics — pour résoudre un problème existentiel de liquidité.
Cela ne signifie pas que toutes les prochaines IPO seront mauvaises. KNDS est objectivement une belle entreprise, portée par un cycle de réarmement européen historique. Mais la qualité individuelle de tel ou tel dossier ne change rien au diagnostic d’ensemble : quand la Bourse devient la soupape de décompression du private equity, ce n’est pas le marché des IPO qui se normalise — c’est le marché du non-coté qui dysfonctionne.
L’investisseur averti fera la différence entre les deux.
Les opinions exprimées dans cet article ne constituent pas des conseils en investissement.
