Par My Little Money — 10 février 2026
6,27 euros. C’est le cours de clôture de l’action Stellantis le 6 février 2026, après un plongeon de 25 % en une seule séance. Son plus bas niveau depuis plus de cinq ans. Il y a deux ans, en mars 2024, le titre flirtait avec les 27 euros. Faites le calcul : -75 % en moins de deux ans. Si vous aviez mis 10 000 euros en actions Stellantis au plus haut, il vous resterait 2 500 euros. Aïe.
Mais le vrai carnage, le carnage silencieux, celui dont personne ne parle dans les JT de 20 heures, il ne concerne pas les actionnaires. Il concerne les détenteurs de produits structurés. Ces placements au nom rassurant — « Athena Stellantis », « Phoenix Privilège Stellantis », « Autocall Opportunité Stellantis » — vendus par dizaines dans les réseaux bancaires et les contrats d’assurance-vie depuis 2022. Des produits qui promettaient du 10, 12, voire 14 % par an. Avec « protection du capital ». L’arnaque ? Non. Le piège ? Peut-être. Le réveil douloureux ? Certainement.
Le produit structuré, ou l’art de vendre du risque enrobé de chocolat
Pour ceux qui auraient séché les cours d’éducation financière (ça tombe bien, il n’y en a pas en France), un petit rappel s’impose.
Un produit structuré, c’est un placement financier fabriqué par une banque qui combine une obligation et un produit dérivé. Concrètement, tu mets 1 000 euros, et la banque te promet un coupon annuel — disons 12 % — à condition qu’une action ou un indice (le « sous-jacent ») ne fasse pas n’importe quoi. En échange de ce rendement alléchant, tu acceptes un deal : si le sous-jacent s’effondre au-delà d’un certain seuil (la fameuse barrière de protection), tu perds une partie de ton capital. Proportionnellement à la chute.
Dit autrement : c’est toi qui assures le risque, et la banque qui encaisse la commission. La banque, elle, gagne à tous les coups. Toi, tu gagnes sauf si ça tourne mal. Et quand ça tourne mal sur Stellantis, ça tourne très mal.
Stellantis : le sous-jacent chouchou des banquiers
Pourquoi Stellantis était-il devenu la star des produits structurés ? Pour une raison simple et cynique : la volatilité.
Plus une action est volatile, plus les banques peuvent proposer des coupons élevés sur les produits structurés qui l’utilisent comme sous-jacent. C’est mécanique : le risque est plus grand, donc le rendement affiché est plus élevé, donc le produit se vend mieux en réunion chez votre conseiller patrimonial. « Regardez, Monsieur Dupont, 13,74 % par an ! Avec une protection du capital jusqu’à -50 % ! C’est Stellantis, le 4ème constructeur mondial, Peugeot, Citroën, Jeep… du solide ! »
Du solide. Parlons-en.
L’action Stellantis, c’est l’histoire d’un titre qui a perdu les trois quarts de sa valeur en moins de deux ans. D’un groupe qui a annoncé 22,2 milliards d’euros de charges exceptionnelles en un seul trimestre. D’un constructeur dont le nouveau patron, Antonio Filosa, a avoué avoir « surestimé le rythme de la transition énergétique ». D’un dividende supprimé en 2026. D’une capitalisation boursière passée de 81 milliards à moins de 18 milliards.
Du solide comme du gruyère, en somme.
Le massacre des barrières : autopsie d’un désastre
Voici la chronologie de l’hécatombe, étape par étape.
Mars 2024 — Le sommet (27 €). Tout va bien. Les produits structurés émis à cette période ont un « strike » (niveau initial) autour de 25-27 euros. Avec une barrière de protection à 50 %, le seuil de perte est fixé à environ 13 euros. Qui pourrait imaginer que Stellantis, ce géant aux 14 marques, tombe un jour en dessous de 13 euros ? Personne, évidemment. C’est d’ailleurs tout le problème des produits structurés : ils sont vendus sur l’idée que le scénario catastrophe n’arrive jamais. Jusqu’au jour où il arrive.
Septembre 2024 — Le premier profit warning (-14 % en une séance, cours à ~12 €). Carlos Tavares écourte ses vacances pour annoncer que la marge opérationnelle sera divisée par deux. Le titre dévisse. Les produits structurés émis au printemps voient leur barrière de protection approchée, voire enfoncée. Premier coup de semonce.
Décembre 2024 — Tavares démissionne (cours à ~12,60 €). L’homme qui avait promis le plan « Dare Forward 2030 » quitte le navire. Les marchés sanctionnent avec 7 % de baisse supplémentaire.
Mars-avril 2025 — La glissade continue (cours à ~8-9 €). Le titre passe sous les 9 euros. Les produits structurés émis en 2023, dont les barrières se situaient autour de 8-9 euros, commencent à trembler. Ceux émis en 2024 sont déjà dans le rouge profond.
Juillet 2025 — Perte nette de 2,3 milliards au S1 (cours à ~8,50 €). Le nouveau patron annonce que 2025 sera « difficile ». Euphémisme de l’année.
6 février 2026 — Le vendredi noir (cours à 6,27 €, -25 % en une séance). Stellantis annonce 22,2 milliards d’euros de charges. Perte nette estimée entre 21 et 23 milliards sur 2025. Pas de dividende. L’action touche son plus bas historique. C’est la plus forte baisse sur une séance depuis la création du groupe.
Combien de produits structurés sont touchés ?
C’est là que les choses deviennent troubles. Il n’existe aucune base de données publique qui recense en temps réel les produits structurés en vie sur un sous-jacent donné, ni leur statut (barrière franchie ou non). Les plateformes professionnelles comme EAVEST ou SRP (Structured Retail Products) disposent de ces données, mais elles sont réservées à leurs abonnés.
Ce qu’on peut affirmer avec certitude : Stellantis était l’un des sous-jacents singles stocks les plus populaires en France. Plusieurs dizaines de produits structurés ont été émis entre 2022 et 2025 par des émetteurs comme Citigroup, Goldman Sachs, BNP Paribas, Société Générale ou Natixis, et distribués via les réseaux d’assurance-vie (Cardif, Generali, SwissLife, Vie Plus…).
Avec un cours passé de 27 à 6 euros, la quasi-totalité de ces produits ont vu leurs barrières de protection enfoncées, sauf éventuellement :
Les rares produits avec une barrière européenne (constatée uniquement à l’échéance) ET une maturité lointaine, qui gardent un espoir théorique si le titre remonte avant leur date de fin
Les produits émis début 2022, quand le strike était plus bas (autour de 14-16 euros) et dotés d’une barrière généreuse
Mais soyons honnêtes : à 6 euros, même les barrières les plus basses sont en péril.
Qui est responsable ?
C’est la question qui fâche. Et la réponse est : un peu tout le monde.
Les banques émettrices ont fabriqué ces produits en capitalisant sur la volatilité de Stellantis pour afficher des rendements attractifs. Plus le sous-jacent est risqué, plus le coupon est élevé, plus le produit se vend. Le modèle est conçu pour être vendable, pas forcément pour être sûr.
Les conseillers en gestion de patrimoine et banquiers qui les ont distribués ont souvent mis en avant le rendement sans suffisamment insister sur le risque. « Protection jusqu’à -50 % » sonne rassurant. Mais quand l’action fait -75 %, ce -50 % ne sert plus à rien. C’est comme un parapluie qui protège de la pluie mais pas des ouragans.
Les épargnants eux-mêmes portent une part de responsabilité. Accepter un rendement de 12-14 % sur un sous-jacent unique (une seule action), c’est accepter un risque considérable. Le rendement élevé n’est pas un cadeau : c’est le prix du risque que TU portes à la place de la banque.
Le régulateur (AMF) a pourtant alerté à plusieurs reprises sur les risques des produits structurés à sous-jacent unique. Mais les alertes sont discrètes, noyées dans la masse des publications réglementaires. Et tant que les produits se vendent…
Les leçons à tirer (avant qu’il ne soit trop tard pour la prochaine fois)
Parce qu’il y aura une prochaine fois. Il y a toujours une prochaine fois.
1. Un rendement de 12 % n’est jamais gratuit. Si on te promet 12 % par an sur un produit « sécurisé », pose-toi une question simple : pourquoi la banque te donne 12 % alors que le Livret A est à 2,4 % ? La réponse : parce que tu portes un risque que la banque ne veut pas porter.
2. Un sous-jacent unique = un risque concentré. Mettre ses économies sur un seul titre, c’est comme miser toute sa retraite sur un seul cheval. Même s’il s’appelle Peugeot-Fiat-Chrysler-Jeep. Un indice large (CAC 40, Euro Stoxx 50) est toujours plus sûr qu’une action individuelle.
3. La « barrière de protection » n’est pas une garantie. C’est un filet de sécurité avec un trou au milieu. Elle protège contre les baisses modérées, pas contre les effondrements. Et en bourse, les effondrements arrivent plus souvent qu’on ne le pense.
4. Lis le DICI (Document d’Information Clé pour l’Investisseur). Oui, c’est ennuyeux. Oui, c’est écrit en corps 8. Mais c’est là que se cachent les vrais risques. La section « scénario défavorable » n’est pas de la littérature-fiction : c’est ce qui se passe quand tout va mal. Demande à ton banquier de te le lire à voix haute.
5. Diversifie. Toujours. La règle d’or de l’investissement, c’est de ne jamais concentrer plus de 5 à 10 % de son patrimoine sur un seul actif ou un seul sous-jacent.
Et maintenant ?
Pour les épargnants qui détiennent encore des produits structurés sur Stellantis, les options sont limitées. Si la barrière américaine (continue) a été franchie, la perte est actée et sera matérialisée à l’échéance. Si c’est une barrière européenne, tout espoir n’est pas perdu — il faut que le titre remonte au-dessus du seuil à la date de constatation finale. Avec un cours à 6 euros et des barrières souvent entre 8 et 14 euros, le chemin est long. Pas impossible, mais très long.
Quant à Stellantis, l’entreprise ne va pas disparaître. Elle dispose encore de 46 milliards d’euros de liquidités et vend des millions de voitures par an. Mais le titre pourrait mettre des années à retrouver ses niveaux de 2024. Antonio Filosa présentera sa feuille de route stratégique le 21 mai 2026. D’ici là, les épargnants piégés n’ont qu’une chose à faire : patienter. Et retenir la leçon.
Cet article est publié à titre informatif et ne constitue pas un conseil en investissement. Les produits structurés sont des instruments financiers complexes. Consultez un professionnel avant toute décision d’investissement.
